This is the light edition of the RNW website. Click here for the full version.
4 May, 2012 - 08:24

Homosexualité : victimes de dénonciation au Cameroun

Depuis presqu’une dizaine d’années, la police et les juges s’appuient sur le code pénal camerounais pour arrêter des personnes soupçonnées d’homosexualité. Seulement, ces arrestations se font très souvent sur la base de présomptions ou de dénonciations : sans preuves. C’est ce qui est arrivé Paul Ewang, un jeune de 30 ans. Le 19 novembre 2011, il a été arrêté par la police et gardé à vue pendant deux jours.

Anne Mireille Nzouankeu, Yaoundé

"J’étais dans un bar avec un ami qui était assez efféminé. Au moment de quitter le bar, le barman s’est mis à nous insulter en pointant une barre de fer vers nous", se souvient Paul Ewang.
"Le barman m’a frappé avec sa barre de fer en criant : pédés, c’est un couple de pédés. Les gens sont sortis et nous ont roués de coups. Ils ont pris des pneus usés pour nous brûler. C’est à ce moment-là que la police est arrivée et nous a emmenés, mon ami et moi, au commissariat. Nous avons été placés en garde à vue avec pour motif "homosexualité". Au bout du deuxième jour, je me suis évanoui de fatigue et de faim et j’ai été conduit à l’hôpital". Paul Ewang a pu s’évader de l’hôpital et c’est grâce à cette évasion qu’il est aujourd’hui en liberté.
Me Alice Nkom, une avocate camerounaise très connue pour son implication dans la défense des droits des homosexuels, s’indigne : "On n’aurait pas dû les mettre en garde à vue, parce qu’on ne les a pas pris en flagrant délit. Etre efféminé ne signifie pas avoir commis l’acte d’homosexualité. C’était une détention arbitraire comme la plupart des cas d’ailleurs."
Soupçons
Les cas de détention arbitraire sont fréquents et Me Alice Nkom s’en offusque : "En principe, la mise en liberté provisoire est la règle et la détention, l’exception. Mais c’est très souvent le contraire au Cameroun. On constate une méconnaissance totale des règles du droit pénal. D’ailleurs, dans plusieurs cas, il n’y a ni plaignant, ni préjudice, ni témoins. "
Marc, aujourd’hui superviseur pour la région du Centre du Projet d’assistance et d’encadrement des minorités sexuelles (Paemh), se souvient encore de sa détention arbitraire. En mai 2005, il a été arrêté sans preuves et emprisonné pendant 12 mois et 12 jours à la prison centrale de Yaoundé, la capitale politique du Cameroun. Pour ne pas compromettre son travail qui consiste à apporter une assistance juridique et matérielle aux personnes détenues pour homosexualité, il préfère utiliser un pseudonyme mais veut bien raconter son histoire.

Un jour de mai 2005, Marc prend un verre dans un bar de Yaoundé lorsque trois gendarmes arrivent. "Ils ont dit qu’ils recherchaient un individu, qu’ils ne connaissaient pas le visage de cette personne mais qu’on leur avait dit que cet homme fréquentait ce bar. Alors, ils allaient tous nous emmener au poste de gendarmerie pour nous identifier. Nous étions environ 40 clients", raconte-t-il.

Au poste de gendarmerie, "certains donnaient de l’argent pour être libérés. Mais j’ai refusé de le faire parce que je ne me reprochais rien. Finalement 11 personnes, parmi lesquelles moi-même, ont refusé de « négocier »’, comme on dit au Cameroun, et les gendarmes nous ont gardés avec pour motif « homosexualité », ajoute-t-il.

En fait, les gendarmes ont affirmé plus tard qu’ils avaient des informations selon lesquelles ce bar était fréquenté par des homosexuels, d’où le motif d’inculpation. Le 1er juin 2005, les 11 sont présentés à un procureur, qui signe immédiatement un mandat de dépôt. "C’est comme ça que nous nous sommes retrouvés en prison", raconte Marc.

Absence de preuves
Ces 11 jeunes, dont l’âge variait de 17 à 25 ans, ont finalement été libérés après 12 mois et 12 jours de prison, grâce à l’intervention de la Commission internationale des droits des lesbiennes et gays, qui s’est saisie de l’affaire et leur a apporté une assistance juridique. Ainsi, ils ont pu être défendus par deux avocats payés par cette commission ainsi que par Me Alice Nkom, qui a travaillé bénévolement, refusant d’être payée.

L’affaire a été très médiatisée au Cameroun et a été baptisée: les 11 de Nkondengui, le nom du quartier dans lequel se trouve la prison de Yaoundé. A l’époque, ce qui avait choqué les défenseurs des droits de l’Homme est que les 11 avaient été arrêtés sur une simple dénonciation. C’est trois mois après leur emprisonnement que la partie civile a commencé à chercher les preuves de l’homosexualité de ces jeunes en les soumettant à un examen anal pour prouver la pratique de la sodomie, signe de l’homosexualité.
Me Michel Togue est un avocat qui défend souvent les personnes poursuivies pour homosexualité mais qui précise qu’il n’épouse pas la cause. S’agissant de l’absence de preuves, il explique : "Un acte sexuel suppose une certaine matérialité. Lorsqu’il ne s’agit pas de flagrant délit, le tribunal devrait rechercher l’acte matériel d’homosexualité. Le juge, dans sa décision, doit dire « je punis untel parce qu’il a posé tel acte qui ne peut s’analyser qu’en acte d’homosexualité. Or ce n’est très souvent pas le cas."