Sous un soleil de plomb, tenant à la main des marteaux de six kilos, les habitants de Chitungwiza sont devenus des machines humaines concasseuses de granite.
Par Misheck Rusere, Harare
En temps normal, ce travail dans les carrières est effectué à l’aide d’énormes machines-concasseuses. Mais les hommes, femmes et enfants de cette ville située à 25 kilomètres de Harare, essaient de sortir comme ils peuvent de l’emprise de la misère. En utilisant leurs mains.
Remplir des brouettes
"La vie est vraiment insupportable. Mon mari et moi avons dû nous résigner à faire ce travail pénible pour pouvoir nourrir nos trois enfants. C’est la seule solution si nous ne voulons pas nous retrouver dans la misère, aussi longtemps que le gouvernement ne pourra pas nous procurer du travail," se lamente Memory Kaitano. Cette Zimbabwéenne casse des pierres depuis plus d’un an. Depuis peu, ses enfants Tatenda et Tanaka sont venus l’assister.
A quelques mètres du lieu de travail de Memory, Liberty Sofala est aussi occupé à la même tâche. Cet homme de 22 ans a quitté son travail de chauffeur chez un employeur de la région. Sa femme Grace l’a rejoint. En réalité, ils ont mobilisé toute la famille pour le travail du concassage des pierres. "Ce n’est pas facile de travailler en famille comme ça, dit-il. Je dois envoyer tous mes six enfants et deux petits frères à l’école, et je ne serais pas en mesure d’assumer cette responsabilité si je n’avais pas ce travail."
Aucun changement
Ce sont des gens qui vivaient autrefois avec moins d’un dollar par jour. Ils affirment pouvoir gagner environ 120 dollars par mois, en vendant pour 2 dollars chaque brouette pleine de cailloux. En cassant ces énormes pierres, ils peuvent vendre jusqu’à trois brouettes par jour. Mais ensuite, ils sont à la merci des acheteurs et doivent donc attendre – et espérer – la venue de clients à la recherche de cette pierre de granite finement concassée utilisée dans la construction de maisons et autres petits bâtiments.
Ils n’attendent du gouvernement aucun changement dans leur existence, même à un moment où celui-ci annonce un cocktail de mesures censées faire passer le pays de la pauvreté à l’abondance.
Indigénisation et responsabilisation ?
Comble de l’ironie, cette forme archaïque de labeur se rencontre encore, alors que le pays est en pleine transformation et qu’une nouvelle politique est mise en place. La loi appelée Loi de responsabilisation (Empowerment Law), mise en place par le ministère du Développement de la jeunesse, a pour objectif de favoriser l’indigénisation et la responsabilisation. La législation vise à aider les personnes sur le plan local, comme les broyeurs de pierres, qui ont vécu en marge de la société depuis l’indépendance du Zimbabwe en 1980.
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Memory est au courant de la politique d’indigénisation, mais estime qu’elle n’atteint pas ses objectifs. "Ils parlent d’indigénisation à tout bout de champ, mais la politique n’est pas encore bien adaptée pour les gens dits ordinaires," déclare-t-elle. "Si le gouvernement était soucieux de quelque manière que ce soit de la responsabilisation des citoyens, il donnerait ou vendrait à des prix réduits des petites machines à broyer les pierres que l’on pourrait utiliser. Ainsi, nous pourrions continuer notre travail sans poser trop de problèmes."
Mains
On peut voir de luxueuses maisons de maître pousser comme des champignons dans tout le pays. Alors que la ville de Chitungwiza continue à se développer, le futur n’est pas réjouissant pour les nombreux ouvriers qui ont contribué à construire l’économie au Zimbabwe. Leurs paumes fissurées, abîmées, contrastent avec les mains fines des quelques décideurs politiques qui sont au pouvoir.
Il semblerait que ces Zimbabwéens ordinaires ne puissent jamais profiter de l’indépendance. Mais on dirait qu’ils sont malgré tout prêts à continuer leur dur labeur, aussi longtemps que leurs mains pourront soulever les marteaux.