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1 June, 2012 - 13:25

"89 ans plus tard, je veux réagir"

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Le danseur et chorégraphe congolais Faustin Linyekula est un homme révolté. Il vit le ballet “La création du monde“ (1923, Darius Milhaud) comme une insulte et réagit avec sa propre version du spectacle, qui se joue à Amsterdam ce mois de juin pendant le festival d'arts de la scène "Holland Festival".

Je m’appelle Faustin Linyekula, j’ai 38 ans. Je suis né à Ubundu dans le nord-est de la République démocratique du Congo, à 125 kilomètres au sud de Kisangani sur le bord du fleuve Congo.
“La création du monde“ date de 1923. Musique et ballet qui s’inspirent de l’Afrique, créés par le compositeur français Darius Milhaud après la Première Guerre mondiale. Pourquoi avez-vous repris ce ballet-là ?
Il y a plus de sept ans, j’ai lu un livre qui parlait de la présence des Noirs dans le théâtre français. J’ai lu un chapitre sur ce ballet, qui est rentré dans l’Histoire comme le premier ballet d’inspiration ''nègre'', pour utiliser le langage de l’époque.

A l’époque on disait “négrico-cubisme“…
Voilà. Après la boucherie de la Première Guerre mondiale (1914-1918),un groupe d’artistes et d’intellectuels parisiens se sont réunis pour créer un ballet. Pour eux, c’était la possibilité d’un nouveau départ, un nouveau printemps après la catastrophe de la guerre.
Pour chercher un nouveau paradis, ils se sont tournés vers l’Afrique. Mais quelle image ont-ils donnée de l’Afrique ! Ce n’était pas l’Afrique coloniale de l’époque, une Afrique qui subissait l’exploitation économique et la soumission politique. Non. Ils ont vu une Afrique qui était très pure. Le paradis ! Comme si en 1923 ce paradis existait encore en Afrique.
Je me suis interrogé : comment des gens peuvent-ils partir d’une intention aussi belle pour arriver à une forme qui ignore totalement la catastrophe. Quand je regarde ce ballet, c’est comme s’il n’y avait jamais eu de catastrophe.
Donc “La création du monde“, c’est une insulte ?
Je le vis un peu comme ça ! C’est très révoltant. 89 ans plus tard, je veux réagir. Dans mon ballet je démontre comment ce regard continue aujourd’hui. Quel regard je sens sur moi en tant qu’Africain ?
Comment répondre ? En faisant un spectacle dans lequel je critique ce regard sur l’Afrique, à l’intérieur duquel je redonne la pièce de 1923 comme une citation. Autour de cela je crée une nouvelle pièce qui est vraiment critique par rapport à ça. Je les fais coexister sur la même scène, comme si s’était un seul spectacle.
Au-delà des images fantasmes de ce continent, il y a des hommes et des femmes dont les vies ont été meurtries mais qui essaient de rester debout, qui essaient de rester dignes malgré tout. Ma réponse c’est vraiment ça.
Vous êtes donc un homme engagé dans la vie, dans la société. Pourquoi faites-vous de la danse et non pas de la politique ?
La politique, c’est un langage qui n’est pas le mien. C’est le langage de quelqu’un qui prétend avoir les réponses à la vie. En tant qu’artiste, je pose des questions sur la vie, je laisse à chaque individu la responsabilité de trouver ses propres réponses.
Quelle est votre relation avec la politique en RDC ? Est-ce que vous avez jamais eu des problèmes ?
Pour le moment non. J’ai pu rencontrer des politiciens, des ministres, des gouverneurs. Pour le moment non.
Vous vous sentez libre ?
Qu’est-ce que c’est la liberté ? Cela se négocie à chaque fois. La liberté, elle n’est pas donnée, elle est à conquérir.
Je ne veux pas trop entrer dans cette question parce que je vis et je continue à vivre là-bas. Je sais que Radio Nederland est suivie au Congo.
Pour moi, il s’agit d’occuper l’espace qui est le mien. De jeter un regard critique et d’interroger. Sans prétendre donner des réponses. Partout il y a des limites. Il s’agit peut-être de jouer avec les limites !

Le Holland Festival a lieu à Amsterdam du 1er au 28 juin 2012. "La création du monde" de Faustin Linyekula est présentée le 14 juin, en compagnie du Ballet de Lorraine.

Pour écouter l'interview de Faustin Linyekula, cliquez ici :