Salisu Abubakar, 18 ans, se lève tous les jours à 5 heures du matin. Musulman, il fait tout d’abord sa prière quotidienne puis se met au travail. Il figure parmi des centaines de jeunes gens qui alimentent en eau les habitants de Lugbe, une communauté à Abuja. Ces mai-ruwa, comme on les appelle, poussent des chariots contenant 10 unités de barils de 20 litres d’eau destinés aux ménages de la communauté.
Salishu envoie la plus grande partie de sa paye – en moyenne 2 euros 50 par jour – à sa famille qui vit à Kashi, dans l’Etat de Katsina, dans le nord-ouest du Nigeria. Cet argent sert, avec le salaire que touche son père en travaillant dans une ferme à maïs, à nourrir la famille.
Salisu affirme qu’il n’hésiterait pas une seconde s’il avait la chance de retourner à l’école. Le seul enseignement qu’il a eu, il l’a reçu dans sa madrassa locale, l’école coranique que les enfants fréquentent dès l’âge de 4 ou 5 ans.
"J’ai quitté la madrassa en 2006, dit-il en haousa. J’ai travaillé ensuite dans la ferme de mon père avant de venir à Abuja. J’ai trois sœurs, qui sont mariées, et plusieurs frères qui travaillent encore avec mon père, tandis que d’autres vont à la madrassa", poursuit Salisu à contrecœur.
Le père de Salisu a deux femmes et au total 11 enfants.
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Vivre à Abuja
Salisu est allé vivre à Abuja sur l’invitation d’un ami et depuis son arrivée, en janvier dernier, il travaille tous les jours.
Ibrahim, 18 ans, est, lui, à Abuja depuis plus d’un an. Il est, lui aussi, originaire de Kashi et n’a fréquenté que la madrassa. Il parle un mauvais anglais.
"Un cousin m’a amené ici l’an dernier, raconte Ibrahim. Quand je suis rentré chez moi, j’ai suggéré à Salisu de venir ici et c’est ce qu’il a fait. Je lui ai prêté de l’argent pour qu’il s’achète son chariot et ses barils."
La plupart des jeunes hommes qui font ce travail dans les environs d’Abuja arrivent ici sur l’invitation d’un ami ou d’un parent.
Le business des mai-ruwa
Lugabe, une communauté de plus de mille personnes, se trouve le long de la route qui mène à l’aéroport international d’Azikiwe. Comme les autres villes satellites de la capitale du Nigeria, Lugbe se trouve dans la région qui produit le plus de pétrole. Et Lugbe ne possède pas de réseau d’eau potable.
Abuja n’est pas unique en ce qui concerne sa pénurie d’eau ; un rapport de 2012 de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et du Fonds des Nations unies pour l'enfance (UNICEF) confirme que 66 millions de nigérians n’ont pas d’accès à l’eau potable.
Les habitants doivent creusent des puits dans leurs propres maisons ou dépendent des autres pour puiser de l’eau. Salisu et les autre mai-ruwa achètent de l’eau à ceux qui possèdent leur propre puits et vendent leur production d’eau.
"Nous payons 50 naira (25 centimes d’euros) pour acheter un jerrycan de 10 litres, ou 60 naira si l’eau est pompée par un générateur", explique Salisu.
"J’essaye juste de gagner un peu d’argent de plus, au moins pour faire tourner le générateur qui me sert à pomper l’eau", dit Mme Abimbola, le propriétaire de la pompe qui vent de l’eau à Salisu et ne souhaite pas que son prénom soit publié.
Cette mère de trois enfants dit ne pas être dérangée par l’âge ou le niveau d’éducation de ses clients, les mai-ruwa. "Nombre d’entre eux viennent du nord, où ils ne vont presque pas à l’école. Certains sont très jeunes. Je pense qu’ils essaient de survivre", dit-elle.
Gagner de l’argent
Salisu est content de sa vie à Abuja, car il "gagne de l’argent". Mais il admet : "Si mes parents me demandent d’arrêter ce travail et d’aller à l’école, je le ferai". A 7 heures du soir, lorsque Salisu et ses collègues finissent leur journée de travail, ils garent leurs chariots le long de la route et retournent "à la maison", comme ils disent.
La résidence comprend quatre petites huttes en aluminium, qui sont des restes de maisons construites à Lugbe, se trouvant sur une zone ouverte le long d’un canal asséché.
"Lorsqu’il ne pleut pas, nous dormons dehors sur des morceaux de carton ou des matelas, cela dépend de ce que le groupe peut se payer", dit Salisu, qui ne soucie pas du regard hostile de ses collègues par le fait qu’il réponde aux questions d’un journaliste.