Cette semaine, l’Argentin José Luis Moreno Ocampo (1952) quitte la Cour pénale internationale (CPI) après neuf ans comme procureur général. C’est en 2003 qu’il devient le premier plaignant d’un nouveau tribunal qui avait pour objectif de rendre justice dans le monde. Lors de sa dernière interview encore en fonction, il se remémore les succès et la critique. "Trois chefs d’Etat ont été jugés pendant mon mandat. Le monde a progressé".
Pour commencer : des pays importants comme la Russie, la Chine et les Etats-Unis n’adhèrent pas à la Cour pénale internationale. Est-ce que cette cour n’est pas vouée d’avance à l’échec ?
Non ! Au contraire ! Cela montre qu’il s’agit de quelque chose de nouveau, tellement nouveau que les grands pays n’osent pas y adhérer. Ils défendent leurs intérêts avec de grandes armées. Pour eux, l’idée qu’ils puissent être poursuivis pour leurs crimes de guerre est compliquée. Les pays plus petits se protègent avec la loi. L’Amérique du Sud a compris que la loi est importante et donc ils l’utilisent. C’est donc le contraire. Le fait que les plus grands pays ne veuillent pas participer est donc une preuve que nous sommes une institution sérieuse.
Le fait que le président soudanais Omar el-Béchir soit accusé par la CPI de crimes contre l’humanité, contre sa propre population au Darfour, et qu’il puisse rendre visite à cinq pays, me paraît problématique pour la Cour…
Mettre la loi en application dans le monde est une chose nouvelle, ça n’a pas encore été fait auparavant. La chose la plus difficile est d’arrêter un chef d’Etat. Omar el-Béchir ne voyage que dans les pays qui ne sont pas obligés de l’arrêter. Il y en a peu. Il ne pouvait pas se rendre en Afrique du Sud pour l’assermentation de Jacob Zuma comme président. Ils ont changé le lieu de l’Union africaine, car le Malawi est opposé à la présence de Béchir. Il ne peut pas non plus se rendre en Ouganda. Au Kenya, les juges ont décidé qu’il devait être arrêté s’il y vient. Il est donc un président en fuite. Il peut aller dans certains endroits, mais il reste un fuyard.
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Un point de critique des médias : la CPI se concentre uniquement sur l’Afrique.
Les médias ne comprennent pas le problème. C’est une invention du président Béchir. Lorsque nous avons lancé notre mandat d’arrêt pour génocide, il a répliqué qu’il ciblait les Africains. C’est incroyable : les journalistes ne se demandent pas pourquoi le génocide au Darfour ne se finit jamais, ils se demandent: pourquoi l’Afrique ? Imaginez qu’en 1946 on se soit demandé : pourquoi l’Allemagne ? Le génocide a eu lieu là-bas. Voilà pourquoi !
Les journalistes doivent voir plus loin. Ils reprennent l’argument du président Béchir. Comme l’idée du "jugement des vainqueurs". Vous savez qui a dit ça ? Herman Göring (militaire et un homme politique allemand condamné à mort à l'issue du procès de Nuremberg, ndlr). Göring a dit lors du procès de Nuremberg : "je suis ici, car c’est le jugement des vainqueurs". Et maintenant tout le monde répète ça !
Un autre sujet de critique : le procureur doit faire preuve de plus de transparence concernant ses activités.
C’est un point important. Je pense que nous devons réfléchir sur notre manière de communiquer. La vidéo Kony2012, qui a été vue par 100 millions de personnes en 6 jours, montre qu’une bonne communication est possible. Un journaliste dirait : "C’est logique, car la vidéo explique le problème a un enfant de quatre ans". Peut-être que c’est nécessaire. Les journalistes pensent qu’ils sont des experts, mais ils ne le sont pas. La communication mondiale est un phénomène compliqué. Mon but principal est d’appliquer la loi. J’aide les journalistes, mais je ne suis pas responsable de la communication !
Vos plans d’avenir ? Certains disent que voulez peut-être devenir président.
Non ! Jamais de ma vie je ne serai président. Jamais ! D’ailleurs : avant j’étais plus connu dans mon pays que maintenant. J’ai disparu de l’Argentine il y a dix ans.
Mais je trouve que j’ai encore une responsabilité. Je vois des problèmes comme les pirates de Somalie ou les crimes liés au trafic de drogue au Mexique et en Colombie. Nous avons besoin d’une approche nouvelle et je souhaite y contribuer. J’aimerais aussi améliorer l’éducation sur ces sujets dans les écoles primaires et secondaires. A La Haye, nous essayer de stimuler des projets éducatifs sur la paix et la justice. Je pense que je vais travailler à 50% comme avocat et à 50% pro deo sur des dossiers qui en vaillent la peine".