Alors que l’opposante rwandaise Victoire Ingabire attend son jugement dans le procès où elle est notamment poursuivie pour complicité de terrorisme, les autres responsables de son parti s’entredéchirent. Traîtres, amateurs, putschistes,… ils se traitent de tous les noms.
par Clive Muhenga, Kigali
Les anciens compagnons d’armes de la présidente des Forces démocratiques unifiées (FDU) n’ont pas réussi à transcender leurs divergences. Deux camps se sont déjà cristallisés qui s’accusent mutuellement de trahison. Sans attendre le verdict dans le procès de leur dirigeante, un des deux groupes vient de désigner un président intérimaire du parti, en la personne d'Eugène Ndahayo, qui vit en France. Le groupe explique, dans un communiqué en langue rwandaise, avoir pris cette décision après avoir constaté que le régime de Kigali était décidé à maintenir Ingabire derrière les barreaux, "dans l'espoir que les FDU se retrouveront sans véritable leadership capable de poursuivre le combat" contre Kagame.
Crise majeure
Dans une récente lettre d’information, Ndahayo, n’hésite pas à traiter l’autre camp d’amateurs. "La divergence de vue sur la conduite des affaires, qui s’est ensuite transformée en une crise majeure de valeurs, a tout simplement pour nom : l’amateurisme et le manque de maturité politique, l’inadéquation entre ce que l’on se projette de faire et la capacité à prendre en charge et à conduire la lutte, l’absence ou quasi-absence de règles de fonctionnement, la personnalisation du parti, les ressorts psychologiques de certains cadres dirigeants…"
Ndahayo fustige par ailleurs le partenariat avec le Congrès national rwandais (RNC, Rwanda National Congres) créé notamment par des transfuges du Front patriotique rwandais (FPR) du président Kagame. Parmi ces anciens compagnons d’armes de l’homme fort de Kigali figurent l’ancien chef d’état-major de l’armée, le général Faustin Kayumba Nyamwasa, exilé en Afrique du Sud, et l’ancien directeur de cabinet du président, Théogène Rudasingwa qui vit aux Etats-Unis. Pour Ndahayo, une telle alliance viole les principes fondateurs des FDU car, dit-il, certains leaders du RNC ont du sang sur les mains. "Depuis que certains dirigeants, empêtrés dans une impasse qu’ils ont provoquée eux-mêmes, ont fait jonction avec une nébuleuse de criminels et ont tenté de leur construire une respectabilité, en dépit des valeurs et des principes fondateurs des FDU-INKINGI (…), nous avons vu se multiplier d’étranges manœuvres dans l’univers de l’opposition politique", écrit-il. "Le fait que certains leaders du RNC sont en rupture avec Kagame ne les blanchit pas du sang qu’ils portent sur les mains", explique-t-il dans un entretien accordé à Radio Nederland. Il annonce enfin la tenue prochaine d'"une convention internationale du parti (...) pour mettre en place une direction élue, entre autres choses, issue des comités locaux eux-mêmes élus par les membres effectifs".
Coup de force
Le deuxième camp, qui traite l'autre de "dissident" et de "putschiste", est officiellement conduit par Boniface Twagirimana, qui vit au Rwanda. Il est représenté à l’étranger par Nkiko Nsengimana qui vit en Suisse. Twagirimana dénonce ainsi, dans un récent communiqué, "ce coup de force destiné à isoler politiquement la présidente du parti avant le prononcé de son procès politique".
Pour lui, la désignation d’un président intérimaire "révèle ce caractère de traitres qui sont pressés d'abandonner une femme, une mère, une camarade de lutte et leur leader entre les mains hostiles. (…) Pourquoi n’ont-ils pas attendu l’approche du verdict pour voir si des mesures appropriées n’allaient pas être prises pour la continuité et dans l’intérêt du parti ?", demande-t-il. Selon Boniface Twagirimana, Ndahayo et son groupe "se sont automatiquement exclus" du parti. "Ils ne peuvent prétendre représenter les FDU-Inkingi sous une quelque forme que ce soit. L’utilisation des titres et emblèmes du Parti sera dorénavant considérée comme une escroquerie. Nous demandons à tous nos partenaires et amis de se méfier de ces usurpateurs et mauvais perdants sans aucune déontologie", poursuit-il. Il les accuse enfin d’avoir oublié leur présidente et sa famille. "Depuis son arrestation, ces dissidents n'ont jamais rendu aucune visite de solidarité à sa famille restée aux Pays-Bas ni contribué aux frais judiciaires de son procès. Cette malhonnêteté intellectuelle est une honte."
Si rien ne change, le verdict dans le procès d’Ingabire sera rendu le vendredi 29 juin.