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6 August, 2012 - 10:13

Le Rwanda, coupable ou victime d’une machination ?

Steve Hege n'est pas le premier « expert » proclamé à exprimer des positions fallacieuses à propos du Rwanda post-génocide ou des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR). On se souvient par exemple de Peter Erlinder, professeur de droit dans le Minnesota et avocat de rupture devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), illuminé par la conviction que le génocide de 1994 n'a, en fait, jamais eu lieu. Et Twitter regorge des admonestations de Kenneth Roth, directeur (à vie ?) de Human Rights Watch, envers le président Kagame, dont la récurrence et la virulence finiraient par laisser craindre les symptômes précurseurs d'une psychose paranoïaque.

Mais Steve Hege n'est pas un obscur professeur qui ressasserait devant un parterre d'étudiants candides et néanmoins perplexes ses théories fantaisistes. Il n'est pas davantage un rentier médiatique de la promotion des droits de l'homme ou un prêcheur excité à la « Fox News » qui fait mousser l’audimat avec des sujets à controverse.

Steve Hege joue dans une autre catégorie. L'homme est en effet consultant pour le Conseil de sécurité des Nations unies. Plus précisément, il est le coordinateur du « Groupe d'experts sur la RDC » qui a tant fait parler de lui depuis la fin mai. À ce titre, il est le coauteur du récent addendum au rapport intérimaire consacré par ce Groupe à la situation durablement troublée que connaissent les provinces orientales du Congo, accusant Kigali d'en être l'artisan. Steve Hege est un homme important. Car son poste lui donne, entre autres prérogatives, celle de prononcer des jugements définitifs sur la conduite de gouvernements d'États souverains tout en se prévalant de l'autorité des Nations unies. Une fonction sensible, qui requiert un haut niveau d'expertise et de rigueur ainsi qu'une neutralité à toute épreuve.

Des critères sur la base desquels il est incompréhensible que Steve Hege, au vu de sa bibliographie, ait pu ne serait-ce qu'être « short-listé » par l'ONU pour un entretien d'embauche.
En 2009, alors qu'il collaborait à l'organisation « Peace Appeal Foundation », Hege rédigeait une note d'information intitulée « Comprendre les FDLR en République démocratique du Congo ». Dans ce texte, évoquant les forces génocidaires rwandaises qui s'étaient exilées au Zaïre à l'été 1994 après avoir exterminé 1 million de leurs concitoyens, il se permettait d'écrire : « Mieux comprendre les FDLR, que l'on cherche systématiquement à relier au génocide rwandais de 1994, implique de se pencher sur les tueries massives, motivées par la vengeance, qui se sont déroulées de 1996 à 1999 contre des Hutu réfugiés dans l'est du Zaïre. »

Vous saisissez ? Les rebelles des FDLR, à en croire Steve Hege, ne sont pas les promoteurs de l'idéologie génocidaire ; ils en seraient en fait les principales victimes. Un véritable manuel de révisionnisme ! Le noir devient blanc, le jour devient nuit… et la victime devient bourreau.

Dans le même document, Hege poussait le bouchon encore un peu plus loin en offrant sa vision du Rwanda d'aujourd'hui : « Le pouvoir économique comme politique reste concentré de manière caricaturale entre les mains de l'élite tutsi ougandaise issue du FPR. »

Des propos à ce point chargés de sous-entendus qu'ils ne peuvent que faire grimacer un rescapé du génocide – voire un étudiant travaillant sur ce sujet. Car c'est cette même notion d'une « armée d'envahisseurs venus de l'étranger » – une élite tutsi ougandaise, en l'occurrence – qui a servi de principal carburant idéologique lors du génocide perpétré contre les Tutsi en 1994. Ressusciter cette logorrhée quinze ans plus tard ne saurait être accidentel. Cela procède d'une démarche calculée qui donne froid dans le dos.
Les prises de position racialistes de M. Hege ne s'arrêtent pas là. Dans un document de réflexion publié en 2010, voici ce que notre « expert » en chef écrivait à propos des ressortissants congolais d'ascendance rwandaise : « …le fait qu'ils se proclament congolais ne suffit pas. À eux de démontrer qu'ils le sont véritablement en privilégiant leur relation avec leurs concitoyens congolais par rapport aux intérêts économiques et territoriaux du Rwanda ».

Un paragraphe profondément inquiétant. Car dans l'esprit de Hege, visiblement, « ils » – les Rwandophones des deux Kivu – sont tenus d'offrir des garanties de citoyenneté plus élevées que leurs concitoyens congolais. Partout et de tout temps, ce genre de conception a constitué le socle des idéologies d'exclusion raciale, qu'il s'agisse des persécutions antisémites en Europe dans les années 1930 ou de la stigmatisation des Américains d'origine japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale.

La diversité des opinions humaines étant ce qu'elle est, on n'est pas plus étonné que ça de constater qu'un Steve Hege, comme d'autres avant lui, restent accrochés, en 2012, à de telles conceptions. Ce qui est beaucoup plus surprenant, c'est que M. Hege ait été accrédité comme « expert » par les Nations unies dans une région d'Afrique où ce type de théories a eu les conséquences épouvantables que l'on connaît.
Cela, le Conseil de sécurité le sait bien. De manière répétée et unanime, n'a-t-il pas dénoncé dans ses rapports le danger représenté par les FDLR dans l'est du Congo – offrant de cette rébellion une vision en totale contradiction avec celle qu'en propose Steve Hege ? On peut donc légitimement d'interroger sur les raisons qui ont poussé ce même Conseil à nommer M. Hege à un poste où il avait tout loisir de diffuser ses conceptions biaisées. Dans sa note sur les FDLR, ce dernier se livrait à ce qui peut se lire rétrospectivement comme une prophétie auto-réalisatrice : « Les FDLR, écrivait-il, gagneraient à patienter jusqu'à la tenue de négociations politiques lorsque l'opinion publique internationale finira par se retourner contre le régime rwandais. »

Le conseil de sécurité avait-il connaissance de cette position clairement hostile au gouvernement de Kigali ? Si tel fut le cas, faut-il voir dans la nomination de Steve Hege un acte de provocation visant à promouvoir les FDLR et à réduire l'influence rwandaise ? À l'inverse, si le Conseil de sécurité ignorait les lourds préjugés idéologiques de Hege, comment est-il possible que les processus de recrutement de cette institution aient échoué aussi lamentablement ? Ces questions ne peuvent rester sans réponse.
Après le fiasco retentissant de l'ONU face au génocide de 1994, suivi par les douze années d'errements de la Monusco, la réputation des Nations unies dans la région des Grands Lacs fait figure de champ de ruines. Et la révélation des présupposées idéologiques du coordinateur du Groupe d'experts sur la RDC ne fait qu'aggraver les choses. Le gouvernement rwandais est aujourd'hui amplement justifié à demander une enquête pour éclaircir les conditions dans lesquelles Steve Hege a pu être sélectionné malgré des références aussi douteuses. Une enquête qui risque fort de conforter la perception déjà profondément ancrée selon laquelle les Nations unies font preuve d'une maladresse toute olympique dès lors qu'il s'agit de la région des Grands Lacs, où chacune de leurs initiatives semble conduire inexorablement à aggraver les choses.
Comme n'importe qui, Steve Hege est libre de ses opinions. À ceci près qu'il n'est pas n'importe qui et que là, précisément, réside le problème. Avec ses collègues du Groupe d'experts, il a infligé de sérieux dommages à la réputation internationale du Rwanda. La longue énumération d'accusations qu'il a compilées s'est directement traduite par la suspension ou par le gel de l'aide bilatérale accordée à Kigali par différents pays tels que les Pays-Bas, l'Allemagne ou le Royaume-Uni. Et cette entreprise a certainement plus à voir avec une vulgaire vendetta idéologique, indigne de recevoir l'estampille des Nations unies, qu'avec une quelconque mission d'expertise.
Albert Rudatsimburwa
Rédacteur en chef et analyste politique Région des Grands Lacs