Trouver les mots justes pour décrire ce que vivent ses semblables est une activité ordinaire, qui au fil du temps devient banale pour tout journaliste passionné. Mais quand vient le moment de parler de soi, tout en évitant d’être narcissique, écrire peut s’avérer un exercice difficile. Comment s’y dérober quand on veut rendre compte de la réalité de son métier ? Ce papier relate comment j’ai vécu les six derniers mois en Côte d’Ivoire, en tant que journaliste et en tant que citoyen ordinaire.
Selay Marius Kouassi, Abidjan, Côte d’Ivoire
Signes avant-coureurs de la guerre, se mettre à l’abri
Les six derniers mois que j’ai passés en Côte d’Ivoire n’ont pas été de tout repos, tant les événements sociopolitiques se succédaient avec une célérité déconcertante. Les élections en elles-mêmes se sont bien déroulées ; c’était le calme avant la tempête. Le drame arrive quand les forces pro-Ouattara décident de passer à l’offensive armée.
Après l’annexion de plusieurs villes de l’intérieur du pays, elles font leur entrée sur Abidjan, le jeudi 31 mars. Je me rends à l’évidence que les choses vont empirer. La veille, j’ai décidé de faire des provisions pour ne pas mourir de faim. Les prix sur les marchés n’étaient plus abordables.
Improviser un bureau à domicile
Le jour suivant, la voie principale qui mène à notre bureau est occupé par des soldats lourdement armés. L’accès au bureau devient presque impossible. Je décide alors d’aménager une chambre de mon appartement qui me sert désormais de bureau. Mon téléphone portable, l’électricité et l'Internet ne sont pas encore coupés comme dans plusieurs autres quartiers. Je suis bien chanceux.
Confiné désormais à la maison, je passais des nuits blanches à travailler. Dehors, les armes tonnaient toujours, mais il me fallait sortir quelques fois pour vérifier les informations qui me parvenaient des deux camps en conflit.
J’ai pris parfois des risques extrêmes - je l’assume -, pour faire la lumière sur certains faits et les porter à la connaissance du grand public.
Sur le terrain, il fallait être du bon côté… mais enfin, lequel ?
Je rasais les murs qui portent les impacts de balles, me faufilais entre les gravas de murs et les débris de vitres et de portes fracturées. Les seuls occupants des rues silencieuses, des corps en état de putréfaction avancé ou calcinés par des riverains parce que jugés trop encombrant, donnaient une allure apocalyptique à la ville.
A un barrage tenu par des hommes en armes, j’eus la frayeur de ma vie. "Avancez ! Levez les mains. Votre carte d’identité !", me lançait d’un ton martial un géant, un soldat à la carrure de basketteur américain. C’est tout tremblotant que je lui montrais ma carte de presse. Je l’avais choisie exprès. Elle le laissa indifférent. Il me tenait bien en respect, son arme pointé sur ma poitrine, juste là où se trouve le cœur. Pour le soldat, la qualité de la carte importait peu, seul comptait le nom.
"Vous êtes un Kouassi ? C’est bon ! Dégagez !", me dit-il. Kouassi est un nom que portent beaucoup de personnes issues du centre du pays. Et la majorité des populations du centre du pays s’étant allié à Alassane Ouattara lors du second tour des élections, il présumait certainement que j’avais voté pour Alassane Ouattara et donc que j’étais un allié et non un ennemi. Je serais probablement mort, si j’avais été pris à un barrage tenu par certains groupes d’auto-défense pro-Gbagbo. Porter un nom semblable aurait pu être un arrêt de mort. Une fois de plus, j’ai eu de la chance.
Propositions indécentes
Je n’ai jamais été aussi menacé et amadoué à la fois que pendant ces six derniers mois. Hommes politiques et militaires de haut rang des deux camps, tous voulaient m’avoir de leur côté et quand ça ne marchait pas, c’était les menaces qui pleuvaient.
"Je vous ai entendu vous exprimer sur la BBC, je ne comprends pas bien l’anglais mais je sais que vous parlez de la situation politique dans notre pays. Un fils du pays, un ‘vrai’ (que voulais t-il dire par ‘vrai’ ? Peut-être tous ceux qui sont du même bord politique que lui ? Certainement) ne doit pas dire certaines choses. Vous êtes prévenu." Je n’eus pas le temps d’identifier la voix menaçante au bout du fil, que la communication s’interrompit.
Un autre soir encore, mon téléphone sonnait et c’était un homme politique de haut rang qui servait comme consul de Côte d’Ivoire dans un pays occidental.
"Je lis tes contributions dans la presse étrangère […] Je t’avoue que je n’ai pas eu une formation de diplomate. Je dois mon poste de consul à la magnanimité du président Gbagbo. Si son régime s’effondre, je coulerai avec. Mobilise tous tes contacts de presse de par le monde et viens-nous en aide. Je te serai très reconnaissant", me suppliait le diplomate sexagénaire.
Journaliste d’une presse indépendante, je ne travaille pour aucune presse proche d’un parti politique. Mon sort, comme celui de tous les journalistes de la presse indépendante n’était pas pour autant reluisant. J’étais pris entre deux feux : la furie des pontes du régime chancelant et le courroux des forces rebelles baptisées récemment ‘Forces Républicaines’.
J’apprendrai plus tard que deux de mes amis journalistes, couvrant une marche réprimée avec des armes lourdes, ont été grièvement blessés sur le terrain. Trois autres sont toujours portés disparus.
Bombardement des camps pro-Gbagbo et capture de Gbagbo
Les bombardements du camp militaire d’Akouédo et de la résidence des Chefs d’état de Cocody, où s’était retiré l’ex-Président Gbagbo ; la liesse populaire occasionnée par la capture de Gbagbo dans les quartiers pro-Ouattara et la morosité dans les quartiers des supporters de Gbagbo, resteront à jamais gravés dans ma mémoire.
Du haut de l’immeuble où j’habite, j’ai pu filmer les boules de feu qui descendait des hélicoptères des Nations Unies et de la force Française en Côte d’Ivoire et qui frappaient les installations du camp d’Akouédo ; une grande fumée noire s’élevait dans le ciel abidjanais et recouvrait toute la ville.
Et pour moi, personnellement, qui ai traversé des ‘champs de bataille’, vu des atrocités, passé des moments difficiles, l’écriture a été une véritable activité expiatoire me permettant de rester équilibré. Mes écrits je l’espère ont contribué à rendre meilleure la vie de mes concitoyens.
Liberté de presse, un défi permanent
La vie renaît à Abidjan et dans plusieurs autres villes de l’intérieur. Les journaux ont commencé à réapparaître progressivement, mais la liberté de presse, elle, demeure un défi permanent.
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